Articles et textes / Articles and texts

Dans l’onglet OEUVRES / WORKS, chaque sous-menu propose un texte de présentation au pied de la galerie d’images.                                                

Rui ALBERTO, maître de conférences en esthétique et sciences de l’art, Faculté d’Education, Université Montpellier. Exposition Ichtyographies, Nîmes, décembre 2013

Cette exposition joue sur la légèreté du registre de l’humour, tout en témoignant d’une indéniable maîtrise technique. Et aussi, plus qu’il n’y paraît, d’une réflexion sur la création contemporaine. Le parti pris de l’approche naturaliste introduit un brouillage des frontières entre le monde supposé sérieux et neutre de la science et celui prétendument fantaisiste de la création artistique. Mais chacun sait ce que certains dessins techniques  ou planches de botanique peuvent contenir de poésie. Christine Mirgalet jongle avec ces délimitations étanches pour en faire un parti pris esthétique. On peut trouver, dans ces travaux, quelque chose de l’autoportrait collectif via les papiers plus ou moins dérisoires qui témoignent de cet ici et maintenant de nos vies. Ses œuvres sont datées par les matériaux mêmes qui les composent. L’on y perçoit également l’inquiétude de « faire de l’art » en ne s’affrontant pas à la Création Culturelle avec son singulier, son féminin, sa majuscule. Faut-il, aujourd’hui, pour être artiste, s’inscrire toujours dans la nouveauté, à contre-pied ? Faut-il se positionner comme un chercheur, sous peine de se voir disqualifier : amateur, au mauvais sens du terme ? Le travail de Christine Mirgalet s’essaie à être et artistique, et amateur. La rigueur dans la démarche comme dans l’exigence plastique lui donne sa pleine légitimité. Mais la distance et l’humour qu’elle y met lui permettent ce pas de côté auquel elle semble attachée.

 

Jean-François FAVRAT, maître de conférences en mathématiques, Faculté d’Education, Université Montpellier.

Des poissons aux couleurs du monde.

Christine Mirgalet peint toutes sortes de poissons. Certains sont parfaitement reconnaissables : maquereaux vert irisé, sardines bleu doré, harengs luisants, truites constellées, rascasses écarlates, Saint-Pierre tachetés, des poissons criants de vérité comme ceux des étals de nos marchés. Elle sait habilement utiliser, en les contrôlant ou en laissant faire le hasard des plis et des découpes, les couleurs issues du fond sur lequel elle peint : les gris irréguliers des pages du journal Le Monde dans la série Emballez, c’est pesé !, les zones ocres, brunes, vert pâle des cartes qui apportent des camaïeux aussi vrais que nature ou, mieux, en donnent l’illusion. L’idée que ces poissons sont aux couleurs du monde, surgie comme une plaisanterie, s’est imposée à moi comme une de ses marques de fabrique, elle signe une intention qui donne un sens très profond à toute son œuvre. Cette idée est en jeu dans la série des Ichtyographies. Elle est si différente des précédentes, mais si bien adaptée à la double fantaisie joyeuse, celle de Christine Mirgalet et celle des couleurs et des formes de tous ces autres poissons que je ne connaissais guère et qui depuis m’enchantent : balistes, poissons-globes, girelles, etc.

Christine Mirgalet a trouvé le moyen d’exprimer à la fois sa fascination pour la diversité spectaculaire, inimaginable, de tous ces poissons, son plaisir esthétique et nostalgique à feuilleter les délicates planches illustrées des ouvrages des naturalistes et ses craintes devant les effets néfastes sur le monde marin de toutes nos habitudes de vie, plaisantes ou non, recherchées ou contraintes. Elle sait qu’on retrouve des métaux, des pesticides dans la chair des poissons qui confondent pour s’alimenter plancton et micro-déchets en matière plastique, (nos sacs, nos bouteilles hélas arrivées à la mer), que nos objets quotidiens, nos usines, notre agriculture industrialisée, notre surconsommation, contribuent à la pollution des océans, transforment les poissons et leur comportement, quand ils ne les empoisonnent pas. La voici consignant chaque nouvelle espèce, montrant comment chaque ancienne mute sous nos yeux aveuglés. Voilà nos papiers d’emballage, les étiquettes des produits qu’on aime – ce point est fondamental – comme le vin, l’huile d’olive, le chocolat, et ceux qu’on déteste, ceux de la malbouffe, avec nos contraventions, nos plans de ville, nos agendas, nos tickets, tous embarqués dans une superbe parabole. Soigneusement découpés mais encore identifiables, choisis pour leurs couleurs et les lignes qui les traversent, ils sont les pigments empoisonnés de ces nouveaux poissons pas si imaginaires que cela. Des vrais poissons, ils ont gardé les caractéristiques, l’allure, le goût pour l’apparat. Drôles et touchants, ils séduisent encore.

Christine Mirgalet est une femme de combats. Dans son art, elle les conduit avec clarté, légèreté, humour, parfois de la dérision comme dans la série La rébellion des miettes de thon. Dans Les mauvais enfants elle nous livre quelques-unes de ses raisons d’être inquiète : la finance, les dictats de la mode, les inégalités homme/femme, etc. Mais c’est d’abord sur les questions concernant les poissons qu’elle semble avoir mis la priorité. Ainsi dans la série Portulans, au prétexte de dénoncer l’invisibilité des océans dans les cartes de géographie, elle s’applique surtout à faire sortir les poissons de leur statut d’exploités (la sur-pêche) et d’invisibles quand ils ne sont pas dans nos assiettes. Elle les met en mouvement, ils ne sont plus vendus dans du papier journal, ils sont vivants, ils jaillissent, s’échappent entre des plaques tectoniques, survolent les terres, investissent la moindre crique ; certains pourraient bien être agressifs, voraces comme les requins ou les barracudas. Il y a comme de la révolte. Jamais les portulans, inventés pour guider les déplacements des navigateurs, décorés de jolis monstres, tritons, néréides et baleines n’ont si bien représenté la profondeur de l’espace marin, les modes de déplacements habituels des poissons, bancs réguliers et puissants, virevoltes soudaines et désordonnées.

Dans La montée des eaux, les poissons peuvent nager tranquillement au-dessus des terres ou en convoiter de nouvelles, ils n’ont pas à lutter, avec le réchauffement climatique ce n’est désormais plus une fiction. Le message est simple, les moyens économiques – un peu de peinture bleue sur des îles – l’humour cruel. Non. C’est notre monde qui est cruel.

Quand je revois ces deux séries sur le site, je suis frappé par l’importance prise par les cartes de géographie actuelles ou anciennes, déjà présentes dans Ichtyographies : beaucoup d’îles, de côtes, de détroits, des cartes de pays proches ou lointains, du monde entier. Les cartes ont un fantastique pouvoir évocateur d’émotions agréables : souvenirs d’événements intimes heureux, de voyages touristiques partagés, de rêves de départs. En même temps, impossible d’oublier les questions géographiques et humaines que notre époque traverse : problèmes de frontières, de migrations, de domination économique, de recompositions stratégiques, etc. L’artiste est parfaitement consciente de ces deux aspects. Dans ces deux séries comme dans tout le travail qu’elle a déjà réalisé, Christine Mirgalet montre qu’elle est ouverte au monde, à ses problèmes, qu’elle parvient à le peindre comme il va et à en apprécier les plaisirs. Mars 2016.

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Rui ALBERTO, Senior Lecturer in Aesthetics and Art Sciences, Faculty of Education, University of Montpellier. Exhibition Ichtyographies, Nîmes, Dec. 2013

This exhibition embraces humour in all its frivolity while displaying an undeniable technical mastery. It is also, more than initial appearances might suggest, a reflection on contemporary creativity.The naturalist approach blurs the frontier between the supposedly serious, objective realm of science and whimsical, artistic creation. But it is a commonplace that some technical and botanical drawings can be truly poetic. Christine Mirgalet jostles these watertight boundaries, giving them an aesthetic turn or bias.One discerns in these works something akin to collective self-portraiture, papers of derisive insignificance bearing witness to the here and now of daily life.  Her works reflect their times in the very materials used to create them. Equally discernible is a concern for ‘making art’ without entangling oneself in Cultural Creation, with its capital C’s. Must one, today, in order to be an artist, side always with novelty, with the offbeat ? Is it obligatory to position oneself as a seeker to avoid demotion to the rank of amateur, in the worst sense of the term ? Christine Mirgalet’s work strives to be both artistic and amateur. Her conceptual approach and artistic execution, alike disciplined, infuse it with plenty of legitimacy.  But her added touches of distance and humour permit the truly offbeat side step she apparently favours taking.

 

 

 

 

Jean-François Favrat, Senior Lecturer in Mathematics, Faculty of Education, University of Montpellier. 

A Colourful World of Fish

Christine Mirgalet paints all manner of fish. Some are easily recognisable: iridescent green mackerel, golden blue sardines, shiny herring, starry trout, scarlet redfish, speckled Saint-Pierre -these are as true to life as those in any fish market stall.  In addition, through a skilful blend of control and free rein given to haphazard folds and cuts, she coaxes colours from the substrates on which she paints: the variegated greys of Le Monde in her series Emballez, c’est pesé ! (Wrap it up!); the ochre, browns, pale greens of maps which mimic nature’s palette, or, better, create the illusion of it. The notion that fish incorporate the colours of the world emerges as a deft joke, insinuating itself like one of her brands, signalling an intention that infuses her work with profound meaning. This is evident in the Ichtyographies series. Like its predecessors it is distinctive while lending itself equally well to a joyful double whimsy, Christine’s own and the colours and contours of fish I scarcely knew and now find enchanting: triggerfish, puffer fish, wrasse, etc. Christine Mirgalet expresses at a stroke her fascination with the spectacular, unimaginable diversity of these fish, her aesthetic and nostalgic pleasure in leafing through delicate illustrations of naturalists’ books, and concern over the harmful impact on the marine world of our lifestyles, congenial or otherwise, chosen or imposed. She knows that metals and pesticides inhere in the flesh of fish who mistake plastic micro-waste (from plastic bags and bottles that, alas, wind up in the ocean) for plankton, that our everyday items, factories, industrialised agriculture and overconsumption contribute to ocean pollution, altering fish and their behaviour when not actually poisoning them. Behold the resulting new species, shown mutating under our blind eyes!  Behold the wrappers and labels of products we love – this is fundamental – like wine, olive oil, chocolate, and of those manifestly less loveable–junk food, traffic tickets, street maps, agendas, tickets–all embedded in a superb parable. Carefully fragmented but still identifiable, chosen for their colours and traversing lines, they are the envenomed pigments of new fish that aren’t so imaginary after all. These real fish retain their features, style and taste for luxury. Amusing and touching, they continue to seduce.

Christine Mirgalet is a fighter. As an artist, her weapons are clarity, lightness, humour and sometimes mockery, as in the series, La rébellion des miettes de thon (The rebellion of the tuna flakes). Les mauvais enfants (The brats) targets some of the roots of her disquiet: finance, fashion’s dictates, gender inequality, etc. But issues bearing on fish remain the foremost concern. In Portulans, under the pretext of denouncing the invisibility of oceans on maps, she strives to release fish from their status as exploited resources (overfishing is a reality), invisible except when on our plates. She puts them in motion, no longer sold in newspapers: they live, surge, escape from cracks between tectonic plates, soar above the earth, penetrate the smallest bays; some could be aggressive or voracious, like sharks or barracuda. It has every appearance of a rebellion!  Never have navigational charts–invented to guide sailors, decorated with attractive monsters, tritons, sea nymphs and whales- so ably portrayed the depths of marine space, the unique ways fish move, regular and powerful shoals, sudden and disorderly whirling. In La montée des eaux, fish can easily swim over land or, without struggle, covet the new land climate change is rendering no longer fictional. The message is simple, the means economical– a dab of blue paint over islands – the humour harsh. No… the cruelty is the world’s. When viewing both these series on the website, I’m struck by the important role played by contemporary and ancient maps, evident also in Ichtyographies: numerous islands, coasts, straits, maps of countries near and remote, of the entire world. Maps can powerfully evoke congenial emotions: memories of happy intimate events, of shared adventures in tourism, of dreams of departure. At the same time, it is impossible to overlook our era’s geographical and human issues: border disputes, migrations, economic oppression, strategic restructuring, etc. The artist is perfectly cognizant of this dual aspect. In these two series, as in all her work, Christine Mirgalet shows herself open to the world, acknowledging its problems while managing not to lose sight of its pleasures. March 2016.